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Jules Vallès
BOXEURS, LUTTEURS

Jules Vallès, écrivain et journaliste français né au Puy en 1832, mort à Paris en 1885.

série "Les Saltimbanques", Paris:l'Époque, 22 juin 1865

 

Jules Vallès
BOXEURS, LUTTEURS

En France, on a presque du dédain pour ceux qui parlent gymnase ou lutte, et -- à part un très petit nombre d'artistes et d'écrivains célèbres, Paul Féval, Gustave Doré, Français, quelques autres -- la plupart de ceux qui travaillentde tête, comme dit le peuple, restent dans leur fauteuil plus souvent qu'ils ne vont dans les salles de boxe. Je ne partage pas ce dédain, et j'ai, pour ma part, un peu fréquenté les endroits où l'on s'exerce à diriger et à doubler sa force.

Les trois salles de ce genre les plus célèbres sont celles de Lecour, rue de l'Odéon, de Vigneron, à la Redoute, et de Leboucher, passage Verdeau.

Lecour est à la fois le plus populaire et le plus distingué. Ils sont deux frères. C'est le cadet qui professe seul maintenant, l'aîné ayant fait sa fortune dans l'industrie. Lui-même partage ses occupations entre le chausson, la boxe et la musique; marié à une pianiste distinguée, il est aussi un ténor agréable, et depuis longtemps on le voit plus souvent dans les concerts particuliers que dans les assauts publics. Je ne crois même pas qu'il ait tiré depuis dix ans. Il a eu un assaut célèbre: c'était à Toulouse, où il allait ouvrir une salle et donner des leçons. Le gant était tenu par un Méridional vif et plein de confiance en lui nommé Cadet (de Moissac).

On n'avait pas de masque. C'était le Méridional, je crois, qui avait demandé à ce qu'on combattît nez découvert.

L'assaut s'engage. Cadet est atteint et ne crie pas: "touché!". Atteint encore, il nie.

"Je vais marquer les coups", fit Lecour.

Et alors la grêle commence. Lecour enfin s'arrête, lève son gant, et montrant à Cadet la peau toute chaude de son nez collée au cuir: "Êtes-vous touché?" dit-il.

Lecour est un homme de manières aimables, très poli et très courtois, à la figure empreinte à la fois de douceur et d'énergie, il a, quand il s'anime, le regard dur, la face terrible, mais son accent est doux, son geste aussi engageant dans le repos que redoutable dans le combat. En un mot, c'est un parfait gentleman.

On trouve dans sa salle des docteurs en médecine et des docteurs en droit, des agents de change et des fonctionnaires, des rentiers, des étudiants. Il y règne un ton distinction et de galanterie parfaite. On est entre gens monde.

Le prévôt de la salle, le père Étienne, toujours solide quoique rhumatisant, démontre les principes avec beaucoup de tact et de conscience. Ce fut un tireur de canne redoutable.

Le jeu de Lecour est pour ainsi dire sa propriété. Jusqu'à lui, on ne connaissait guère que le pirouettement marseillais, c'est-à-dire le jeu d'évolution à grand circuit, une espèce de danse où l'on atteignait du talon en tournoyant.

Lacour a serré les coudes, assis les reins, les jambes, il regarde en face, ne perd pas de temps. A part le coup de poing circulaire, il n'a guère que des coups droits, répétés, terribles. Il ne dit pas: Élan, mais Détente. Ce n'est pas une fronde c'est une épée. Je veux montrer par là qu'il ne sacrifie rien à la fantaisie et vise toujours au plus pressé.

C'est pour la canne comme pour la boxe, il a simplifié partout; on peut se battre dans un corridor.

A la violence de l'élan, il a consacré son coup de pied d'arrêt chassé, qu'il porte avec une incroyable énergie; malheureusement on joue gros jeu, et je n'oserais l'essayer, pour mon compte, qu'avec certains adversaires et sur certains terrains.

Son jeu se résume en deux mots: précision, vitesse. Je crois pouvoir dire que Lecour, sous ce rapport, n'a jamais été dépassé.

Après Lecour, le plus célèbre est Vigneron, le superbe et solide Vigneron aux longues jambes, aux bras d'acier.

Par son attitude seule et rien qu'en se mettant en garde il tient à distance et en respect. Quand il se développe, il paraît grand comme le monde. On ne peut guère trouver d'adversaire plus beau, aussi adroit, plus fort. Et cependant, il est peut-être inférieur à Lecour, tout petit que soit ce Lecour, parce qu'avant d'arriver à la régularité puissante du jeu droit, Vigneron a passé par le jeu large, moitié parisien et marseillais. Il en a gardé malgré lui des souvenirs. Vigneron n'en reste pas moins un des représentants les plus brillants de l'adresse et de la vigueur françaises. Et, chose curieuse il n'a pas seulement depuis qu'il travaille, grandi en force et en habileté: telle est l'influence des exercices du corps largement entendus et pratiqués, qu'il a conquis à ce métier je ne sais quelle grâce puissante qui fait ressembler ce fils des faubourgs à un héros de la palestre antique.

Vigneron
[cette image (sans date) n'a pas été publiée avec l'article]

Le père Leboucher, lui, gros comme un muids, avec une voix de vieux grognard, une mine rébarbative, est un tireur de canne des plus terribles, et il faut entendre le poteau vibrer sous son coup de poing! Il n'y va pas de main morte, soit qu'il frappe, soit qu'il enseigne. Malheureusement il n'a pas de jambes.

Aux lutteurs, maintenant!

Ils sont plus populaires, plus connus, et ce spectacle de foires s'adresse à tout le monde. C'est le Colisée à deux sous pour la foule.

La salle Montesquieu a mis en relief les hommes de lutte, et transformé en héros quelques athlètes obscurs la veille et dont on sait aujourd'hui les noms: Arpin, Rabasson, Marseille, Dornier, Balandrin, Bonnet (de Lyon), Blas, Rivoire, Leboeuf, Bernard, Anthelme, Carcassonne...

On connaît la fin de Rabasson, qui mourut après une lutte avec Bernard, à Bordeaux.

On m'a dit que Carcassonne, devenu fou d'amour, s'était éteint dans un hospice d'aliénés.

J'ai assisté à une lutte sérieuse entre lui et Pierre le Savoyard, il y a quelques années, à la foire aux pains d'épice.

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Carcassonne, du haut d'une baraque, lançait le gant: "J'offre toujours cent francs!..."

Pierre le Savoyard, ancien lutteur de Montesquieu, pour le moment cocher en vacances, demande un caleçon.

Ils se battirent: ce fut effroyable. Pierre le Savoyard luttait mieux, mais Carcassonne, à la façon des hommes du Midi, plus lourd d'ailleurs, gros, deux fois plus fort, avançait les coudes, et contre ses avant-bras noueux, se brisait, se cassait le courage du Savoyard.

Par-dessous même, quand la tête était prise au coup de la chancellerie, c'est-à-dire tenue sous l'épaule de Carcassonne, celui-ci broyait à l'angle de ses os, en tendant ses muscles, le visage du lutteur intrépide. Il en vint à bout de cette façon, après l'avoir défiguré. Pierre, lui, ne disait rien, il croyait tenir le coup qui enlève et se laissait meurtrir pour ne pas le manquer. Il l'essaya; mais Carcassonne était lourd, et le poids triompha du courage.

Les deux adversaires, vainqueur et vaincu, étaient furieux.

"Je te ferai passer par-dessus la baraque, criait Carcassonne.

– T'es-t'une vache", hurlait Pierre, et la foule haletante les excitait.

On promit une revanche qu'on ne donna pas, c'était assez d'une fois.

Un autre jour, et sur le même champ de foire, à la barrière du Trône, dans la baraque de Cadet (de Moissac), celui dont j'ai parlé tout à l'heure, c'était encore Carcassonne qui tenait la lutte.

De l'autre côté était une autre arène, sous le pavillon d'Albus et Ramon, premiers lutteurs du monde. Ils défiaient aussi les hommes forts; mais leur parade était trop maigre, la musique trop faible, le vent ne soufflait pas de leur côté, et ils ne gagnaient pas un sou.

Tout d'un coup, à deux heures, un dimanche, au moment où Carcassonne, chez Cadet, jetait son défi, Ramon qui est descendu de sa baraque vide, Ramon paraît.

Il lève le bras et crie: "Un caleçon!"

On reconnaît le lutteur d'en face, il se fait reconnaître d'ailleurs, car il parle haut et laisse échapper son indignation et sa fureur.

"Pourquoi, lui, Ramon, le héros de Nîmes, ne fait rien, quand cette puce de Carcassonne (une puce qui pesait trois cents) fait de l'or!"

Ils vont lutter: le public a entendu, il est témoin.

Si Carcassonne est tombé, au vainqueur les cent francs (qu'on étalait sur les tréteaux de la baraque). On viendra peut-être le voir, alors!" Carcassonne sourit et dit: Montez!

La foule se précipite, on supprime tous les autres exercices. Ramon, par manière d'ironie, demande gagner d'abord vingt-cinq francs d'un coup de hanche en faisant mordre la sciure de bois à la doublure, un petit nègre qui roule à terre après le premier engagement. Carcassonne traite Ramon de lâche, et ils s'abordent.

C'était beau à voir; mais, pour qui s'y connaissait un peu, le résultat n'était pas douteux.

Deux fois Ramon tombe à faux. Il hurlait: Carcassonne riait d'un rire jaune, et l'on se reprenait.

Ramon sentit que c'en était fait; deux fois il avait fléchi; il va tomber, les épaules approchent de terre. Confus, désespéré, il prend dans ses dents l'oreille de Carcassonne, s'y accroche et l'arrache.

Carcassonne voulait le tuer! on les sépara. Ramon paya deux cents francs l'oreille qu'on apporta au tribunal dans un verre.

On m'a dit que Blas était mort, mais les détails de cette mort sont assez romanesques pour me faire espérer que l'ancien lutteur vit encore.

Voici l'histoire.

C'était à Toulon, dans une auberge du port. Huit ou dix hommes se trouvaient réunis, échauffés par le vin, les yeux ardents, avançant la main sur les couteaux. Une querelle était survenue à propos d'une bouteille cassée, peut-être d'un verre dérangé, que sais-je? L'un des convives était Blas l'Espagnol, dit Sans-Pitié. C'était contre lui que se dressait menaçant le groupe des matelots ivres d'eau-de-vie et de colère.

On le serrait de près, ils allaient l'assommer et commettre un crime sous l'influence de l'ivresse.

Blas, que le vin rendait fou, leur crie:

"Arrêtez! vous êtes plusieurs, je suis seul. J'en écraserai bien deux ou trois, mais les autres me tueront. J'ai un moyen de tout arranger. Vous allez voir."

Et il s'avança jusqu'à la fenêtre, qu'il ouvrit toute grande. Elle était à vingt pieds au-dessus du sol.

"Que ceux qui veulent se battre avec moi me suivent!" dit-il.

En même temps il sauta par la croisée.

En tombant, il se fendit la tête; le narrateur dit qu'il en mourut.

Qu'est devenu Leboeuf?

Je l'ai connu à Nantes, où il s'était acquis une popularité, des sympathies. On l'avait appelé aux fonctions honorables de tambour-major de la garde nationale, et il tint près de la mairie d'abord, puis près de la salle du père Moreau, notre bon vieux professeur d'armes, un café qu'il abandonna ensuite.

Je le vis pour la dernière fois au théâtre des Variétés à Nantes, où il lutta contre un vieux lutteur nommé Turck. Turck avait lancé son défi par affiches.

Leboeuf releva le gant, et tout Nantes avec lui. La ville entière était au théâtre pour assister au triomphe de son champion.

En attendant que le spectacle commençât, on vit Turck rôder dans les couloirs et dans l'arène pour commander les derniers préparatifs; et les Nantais de rire! Turck était petit, maigre, déjà un vieillard; ses cheveux étaient gris, sa mine triste; il y avait de l'inquiétude, presque de la douleur dans son regard.

Le spectacle commença, un frémissement parcourut l'assemblée quand Leboeuf et Turck se présentèrent.

Turck était sombre, défiant, à peine soutenu par l'encouragement des servants, tandis que Leboeuf salua tout souriant, distribuant à droite, à gauche des poignées de main.

On s'attrapa: tout le département de la Loire inférieure luttait. C'étaient des "oh!" des "ah!" "Il tombera!".

Turck tenait toujours.

"Leboeuf s'amuse", disait la foule.

Leboeuf, en effet, opposait aux attaques impétueuses de Turck vaillant, désespéré, mais froid, la masse terrible de son gros corps; il empêchait qu'on ne le prît.

Une fois pourtant il fut saisi et tomba à terre, le coup était faux, dit-il.

Ce fut un épouvantable vacarme. On se serait cru aux Cordeliers ou aux Jacobins. Il y eut des luttes isolées dans la salle; quelques-uns, malgré leur chauvinisme, croyant Leboeuf vaincu, tenaient pour Turck, au nom de la saine justice; d'autres criaient que les champions montaient un coup; il s'exhalait de l'arène une odeur de fièvre que dissipa la menace de la force armée. On donna rendez-vous pour le dimanche suivant. Je ne sais plus quelle en fut l'issue.

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Leboeuf, lui aussi, a sa légende.

Dans sa jeunesse, à Madrid, il annonce un jour des affiches fanfaronnes qu'il luttera contre huit hommes que lui, Français, défie huit Espagnols.

A l'heure de la représentation arrivent huit hommes de front. Ce sont les délégués de la Péninsule.

Leboeuf se récrie, prétend qu'il a défié huit forces, huit lutteurs, mais une à une, mais un à un.

"Non! dit la foule; vous avez dit huit, les voilà!"

Lebreuf s'adresse au consul qui n'ose, de peur d'émeute et d'un malheur, donner tort tout haut à la foule en délire.

La cour a été blessée par l'insolence du Français hercule.

"C'est bon, crie Leboeuf, avancez!"

Ils avancent, l'athlète recule, recule encore, et s'accule enfin contre un poteau; mais, dans sa retraite, il a pris au cou un Espagnol, qu'il lève en l'air et casse comme un morceau de bois sur son genou!

Deux autres arrivent: deux coups de poing en étendent deux; encore un autre! Quand il n'en resta plus que trois, il quitta son poteau, et les autres quittèrent l'arène! L'Espagne vaincue salua la France triomphante.

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Le lutteur s'en va: Arpin est vieux; il a perdu sa force, et c'en est fait de cette grande gloire. Dornier est fort aux halles, Bonnet est pêcheur; Balandrin (de Lyon), boulanger: Balandrin, qui soutint contre Arpin cette lutte célèbre dans laquelle, pris à bras-le-corps tournant en l'air, il s'accrocha de ses deux mains à l'armature en fer d'un bec de gaz, et, comme vissé là par les doigts, résista vingt-cinq minutes aux efforts d'Arpin qui tirait sur ce grand corps maigre sans le dépendre. Balandrin ne fléchit pas, et Arpin fut fatigué avant que l'autre s'avouât vaincu!

Il reste comme lutteur de profession, sérieux et fort Marseille; mais Marseille se fait vieux: il a le front ridé l'air sombre, le teint blême, il est maigre, poilu, taciturne.

On peut dire de lui pourtant que c'est, parmi tous les lutteurs célèbres, celui qui a le plus d'âme: le mot est d'Arpin, je le tiens de lui. Tous ses collègues en force s'accordent à le répéter.

Mais Marseille n'est pas même le propriétaire de la baraque où il travaille. Il est en représentation chez les autres. Où finira-t-il?

Le teneur de luttes officiel est Dubois.

Il est fort, très fort, mais n'a pas d'haleine. Pourtant sa pesanteur lui permet de résister, par l'inertie seule aux attaques des plus violents, et il a la solidité de l'éléphant.

Comme Leboeuf, Dubois a la voix fluette, et de ce corps énorme sort aigrelette et molle une parole d'eunuque.

Après Wolf et le gros Masson, Dubois est un de ceux lui manient le mieux les poids, et je ne lui connais guère de rival que Rabier et Papillon.

Au-dessous de ces célébrités, le monde qui grouille dans le pays de la lutte à main plate ne vaut pas le diable.

Le comtois n'est pas la fleur des pois de la gentilhommerie française. On sait que sous le nom de comtois ou batteurs de comtois sont désignés les compères que chaque baraque entretient au pied de l'escalier pour animer jeu et entretenir la partie.

On les reconnaît à la carrure de leurs poitrines balancement des épaules, à l'éraillure de la voix. Ces des hommes tombés qui font métier de s'essayer à tomber les autres; gens sans scrupule, comme on pense, violents, féroces, qui n'ont d'autre Évangile que le code brut, des arènes, qui ne croient qu'à la force. Ils en vivent et quelquefois en meurent: quand, renversés à faux, ils se sont cassé une côte ou brisé les reins.

Il faut les voir à minuit, lorsqu'ils viennent toucher le prix de leur besogne. Ils ont sué, soufflé, mangé du sang et de la boue; quelques-uns montrent en grognant leurs membres meurtris. Souvent on se fâche; il y a lutte, une lutte à poings fermés et non plus à main plate; les yeux s'allument, on s'insulte, on se menace; voilà qu'on se bouscule et qu'on s'empoigne! ils vont se manger le nez: expression horrible qui, dans leur vocabulaire, veut dire entamer la chair, briser les dents, ouvrir la tête.

J'ai vu de ces colosses continuer à boire ayant dans de crâne des trous à y mettre le poing, avec du sang plein les yeux, qui tombait dans leur verre!

Contre ces goujats peut se défendre, en ôtant ses gants, un élève qui a deux ans de salle chez Lecour, Vigneron ou Leboucher.

Je vais retourner chez Lecour.


[La lithographie suivante, sans rapport direct avec l'article, a été publiée en 1843; c'est une époque bien antérieure, dont témoigne le costume des personnages]

 

 

 

LEÇONS ET CONSEILS

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