Logo Capoeira Palmares de Pariswww.capoeira-palmares.fr

Association de capoeira PALMARES de Paris.

Moritz Rugendas
Voyage Pittoresque dans le Brésil

Rugendas donne la description la plus ancienne d'un jeu de capoeira, où ce mot désigne une distraction, et non une activité plus ou moins criminelle.
Ferdinand Denis cite Rugendas dans son Le Brésil, très largement diffusé ; ce qui fait de Rugendas la source probable de tous les auteurs français qui citent le jeu de capoeira jusqu'à son changement de statut dans les années 1930 .

drapeau
em português
drapeau
in english
drapeau
deutsche Text

symbole
contact

REVISION 24 jan 2004

Pl.4.18 Pl.1.27
Images.
drapeauTexte français de l'édition originale
drapeau  Original deutsches Text

Johann Moritz Rugendas

Johann Moritz (ou Maurice ou João Maurício) Rugendas, fils d'une famille d'horlogers, de peintres, dessinateurs et graveurs intallés à Augsbourg en Bavière, naquit en 1802. Il apprit le dessin avec son père, directeur de l'école de dessin de cette ville, puis il fut pensionnaire chez Albrecht Adam à Munich, où il étudia aussi sous la direction de Lorenzo Quaglio (II). On a de lui des dessins et des lithographies exécutés avant ses vingt ans.

En 1821, il obtint un contrat de dessinateur pour l'expédition d'exploration organisée par G. Langsdorff au Brésil, qui arriva à Rio de Janeiro en mars 1822. Un grand voyage dans l'intérieur était prévu ; les événements politiques qui allaient aboutir à l'indépendance du Brésil empêchèrent le départ, et le jeune Rugendas se détacha du groupe en octobre, poursuivant ses projets personnels. Cependant, lorsqu'en mai 1824, l'expédition partit enfin pour le Minas, il se joignit à elle, mais le 1er novembre, il la quittait définitivement après des démélés avec Langsdorff. L'itinéraire de Rugendas au Brésil n'est pas connu hors des périodes où il suivait l'expédition Langsdorff. Il n'a pas laissé de journal et ce qui reste de sa correspondance donne peu d'information.

Selon les résultats de notre enquête dans les archives, Rugendas arriva par voie de terre à Rio le 29 mars 1825, après cinq mois de voyage solitaire. Il en partit pour Bahia le 4 juin. Il resta dans cette région du 15 juin au 3 août, avant de s'embarquer pour l'Europe.

En 1827 commença la publication de son Voyage Pittoresque dans le Brésil à Paris, chez Godefroy Engelmann, pionnier alsacien de la lithographie.

Il y aurait vingt livraisons trimestrielles de cinq planches lithographiées in-folio (54x34 cm), accompagnées d'un texte en allemand ou de sa traduction française (par M. Golbery). Mais la publication prit du retard, et les dernières livraisons n'arrivèrent qu'en 1835. Rugendas était reparti pour l'Amérique espagnole em 1831.

Le livre traduit en portugais par Sergio Milliet fut publié au Brésil en 1940 et réédité plusieurs fois.

Une bonne quantité de livres illustrés sur le Brésil ont été publiés au 19e siècle; il faut souligner la qualité exceptionnelle de l'oeuvre graphique de Rugendas, ainsi que l'originalité de ses points de vue, y compris dans le commentaire. Peu nombreux furent ceux qui, à l'époque, trouvèrent le peuple, y compris et principalement les Nègres, au Brésil, autant ou plus intéressant que la haute société, la nature ou les sauvages.

Quelques lignes du texte du quatrième cahier concernent la capoeira, dans la quatrième division du livre, Usages et coutumes des Nègres. La planche 18 de cette division s'intitule
"Jogar Capoeira ou danse de la guerre" (16e livraison, avril 1835).

Un autre dessin intéressant se trouve dans la première division, "Paysages". C'est un détail de la planche 27 intitulée "San-Salvador", une vue de la ville depuis la presqu'île d'Itapagipe, entre l'église de Boa Viagem et le fort du Monte Serrat (19e livraison, juillet 1835). Au premier plan, quatre Nègres d'un groupe de neuf sont représentés dans des postures qui rappellent celles de la capoeira que nous connaissons.


pl. 4.18

Pl.4.18
Voir l'image en grand (772x525, 104kb) ou (1543x1050, 1,1Mb)

JOGAR CAPOEIRA ou Danse de la guerre

Dess. d'ap. nat. par Rugendas -- Lithographie de Villeneuve, fig. par Wattier.
16ème livraison (avril 1835)

 
 

pl. 1.27

Pl.1.27
Voir l'image en grand (792x578, 95,4kb) ou (1597x1157, 865,3kb)

SAN-SALVADOR

Dess. d'ap. nat. par Rugendas -- Lithographie de Sabatier, fig. par Wattier.
19ème livraison (octobre 1835)


Texte

Nous reproduisons l'intégralité du dernier cahier de la dernière division "Moeurs et Usages des Nègres", pp. 25 à 32 dans l'édition originale.

La transcription suit l'orthographe et les retours à la ligne.

[voir directement le passage sur le jeu de capoeira]
drapeau allemand Original deutsches Text (p.25-26).


[page 25]

Voyage Pittoresque dans le Brésil
par
Maurice Rugendas

4e Division - 4e Cahier

Usages et coutumes des Nègres

Ce que nous avons dit dans les cahiers précédens sur l'état des esclaves au Brésil
fait connaître assez qu'ils ne sont pas aussi malheureux qu'on se l'imagine générale-
ment en Europe. Peut-être même y a-t-il lieu de craindre que notre pensée n'ait été
mal saisie ; en effet, notre impartialité pourrait avoir donné des idées trop favorables
de l'esclavage à ceux qui ne jugent que d'après les impressions des sens, ou à ceux qui
ne voient qu'un côté des choses. Il ne serait pas impossible que ce que nous en avons
dit les eût même rangés parmi les défenseurs de l'esclavage. Il est beaucoup d'Européens
qui, une fois venus dans le pays, trouvent qu'on dépeint de couleurs fort exagérées la
situation des esclaves; et tout aussitôt ils changent d'idée et deviennent des esprits forts.
Ce qui contribue beaucoup à rendre la position des esclaves tolérable, c'est que les
Nègres, semblables aux enfants, jouissent de l'heureuse faculté de goûter les plaisirs
du moment sans éprouver aucun souci du passé ni de l'avenir ; et il faut très-peu de
chose pour les jeter dans une joie poussée jusqu'à l'étourdissement et l'ivresse.

On dirait qu'après les travaux de la journée les plaisirs les plus bruyants pro-
duisent sur le Nègre le même effet que le repos. Dans la soirée il est rare de voir
plusieurs esclaves assemblés sans que leurs groupes s'animent par des chants et des
danses ; l'on a peine à croire qu'ils aient pendant toute la journée exécuté les ouvrages
les plus pénibles, et l'on ne peut se persuader que ce sont des esclaves qu'on a sous
les yeux.

La danse habituelle des Nègres est la Batuca. Dès qu'il en a quelques-uns d'as-
semblés, l'on entend des battements de mains cadencés ; c'est le signal par lequel
ils s'appellent et se provoquent en quelque sorte à la danse. La Batuca est conduite
par un figurant ; elle consiste en certains mouvements du corps, qui peut-être sont
trop expressifs ; ce sont surtout les hanches qui s'agitent : tandis que le danseur fait
claquer sa langue, ses doigts, et s'accompagne d'un chant assez monotone, les autres
forment cercle autour de lui et répètent le refrain.

Une autre danse nègre, très-connue, est le Landu [1], usité aussi chez les Portugais,


[page 26]

elle est exécutée au son de la mandoline par un ou deux couples. Peut-être le
Fandango ou le Bolero des Espagnols n'en est-il qu'une imitation perfectionnée.

Il arrive souvent que les Nègres se livrent à ces danses pendant des heures entières
sans interruption; aussi choississent-ils de préférence les samedis et les veilles de fêtes.

Il faut ausi parler ici d'une sorte de danse militaire : deux troupes armées de
perches se placent en face l'une de l'autre, et l'habileté consiste pour chacun à éviter
les coups de pointe que son adversaire lui porte. Les Nègres ont encore un autre jeu
guerrier, beaucoup plus violent, le Jogar capoeira : deux champions se préci-
pitent l'un sur l'autre, et cherchent à frapper de leur tête la poitrine de l'adversaire
qu'ils veulent renverser. C'est par des sauts de côté, ou par des parades également
habiles qu'on échappe à l'attaque ; mais en s'élançant l'un contre l'autre, à peu près
comme les boucs, ils se heurtent quelquefois fort rudement la tête : aussi voit-on
souvent la plaisanterie faire place à la colère, si bien que les coups et même les
couteaux ensanglantent le jeu.[2]

Mais une réjouissance à laquelle les Nègres attachent beaucoup de prix, c'est l'élec-
tion du roi de Congo. Nous ne pourrions en donner une meilleure description que
celle qui se trouve dans l'excellent ouvrage de Koster sur le Brésil*. Qu'il nous soit
donc permis de la transcrire textuellement : « Au mois de mai les Nègres célébrèrent
« la fête de Nossa Senhora do Rosario. C'est dans cette occasion qu'ils ont coutume
« d'élire le roi de Congo, ce qui a lieu quand celui qui était revêtu de cette dignité
« est mort dans l'année, quand une raison quelconque lui a fait donner sa démission,
« ou bien, ce qui arrive quelquefois, quand il a été détrôné par ses sujets. On permet
« aux Nègres du Congo de se donner un roi et une reine de leur nation, et ce choix
« peut tomber aussi bien sur un esclave que sur un affranchi. Ce prince exerce sur
« ses sujets une sorte de puissance qui prête beaucoup à rire aux Blancs ; elle se
« manifeste surtout dans les fêtes religieuses des Nègres, par exemple dans celle de
« leur patronne spéciale, Nossa Senhora do Rosario. Le Nègre qui occupait cette
« dignité dans le district d'Itamarca (car chaque district a son roi), voulait déposer
« sa couronne à cause de son grand âge, et pour cette raison l'on avait élu un nou-
« veau roi, c'était un vieil esclave de la plantation Amparo ; mais la vieille reine
« n'avait pas l'intention d'abdiquer : elle demeura donc en possession de sa dignité.

* De tous les ouvrages qui ont paru sur le Brésil, il n'y en a aucun qui l'emporte sur celui de Koster
par sa richesse en excellentes observations sur les moeurs et l'état de la société.


[page 27]

« Le Nègre qui devait être couronné dans la journée, vint de bon matin chez le
« curé pour lui offrir l'hommage de sa vénération. Fort bien, seigneur, répondit
« celui-ci sur le ton de la plaisanterie, je serai donc aujourd'huiui votre aumônier.
« A onze heures, je me rendis à l'église avec l'aumônier, et bientôt nous vîmes arriver
« une foule de Nègres au son des tambours et drapeaux déployés ; hommes et femmes
« portaient les vêtemens des couleurs les plus voyantes qu'ils avaient pu trouver.
« Quand ils se furent approchés, nous distinguâmes le roi, la reine et le ministre
« d'Etat. Les premiers de ces personnages portaient des couronnes de carton recou-
« vertes de papier d'or. Le roi avait un habit vert, un gilet rouge, un pantalon jaune ;
« le tout selon la forme la plus antique. Il tenait en main un sceptre de bois doré. La
« reine avait une très-vieille robe de cérémonie, en soie bleue. Quant au pauvre
« ministre d'Etat, il pouvait se vanter de briller de tout autant de couleurs que son
« maître ; mais il n'avait pas été aussi heureux dans le choix de ses vêtemens : le pan-
« talon était à la fois trop étroit et trop court, tandis que le gilet était d'une longueur
« démesurée. Les frais de la cérémonie devaient être supportés par les Nègres : on
« avait donc dressé dans l'église une petite table, à laquelle étaient assis le trésorier
« et quelques autres employés de la confrérie noire du rosario (du Rosaire), et ils
« recevaient les dons des assistants dans une sorte de boîte disposée à cet effet. Mais
« les offrandes étaient maigres et rentraient lentement, beaucoup trop lentement
« au gré du curé, car l'heure de son dîner avait sonné. Aussi le vit-on s'avancer
« avec impatience vers le trésorier, en lui protestant qu'il ne procéderait pas à la céré-
« monie que tous les frais ne fussent couverts ; et aussitôt il apostropha les Nègres
« qui l'entouraient, leur reprochant leur peu de zèle à contribuer à la solemnité.
« A peine eût-il quitté ce groupe, qu'il s'éleva entre les Nègres qui le composaient
« une suite de contestations et d'altercations, accompagnées des gestes et des expres-
« sions les plus comiques, mais elles n'étaient pas précisément conforme à la sainteté
« du lieu. Enfin on s'entendit. Leurs Majestés noires s'agenouillèrent devant la ba-
« lustrade de l'autel et le service divin commença. La messe terminée, le roi devait
« être solennellement investi de sa dignité ; mais le curé avait faim, et sans scrupule il
« abrégea la cérémonie : il demanda donc la couronne, et, la prenant, se dirigea vers
« la porte de l'église, où le nouveau roi vint vers lui et se mit à genoux. Le
« curé lui posa la couronne sur la tête, lui mit le sceptre à la main et prononça ces
« paroles : Agora, Senhor rey, vai-te embora (Maintenant, seigneur roi, décampez) !
« Il dit, et de suite courut regagner sa maison. Les Nègres partirent en poussant des
« cris de joie et se rendirent à la plantation d'Amparo, où ils passèrent le jour et
« la nuit à se livrer aux plaisirs de la boisson et de la danse. »


[page 28]

On s'étonnera peut-être de retrouver chez les Nègres du Brésil si peu de traces
des idées religieuses et des usages qui règnent dans leur patrie ; mais en cela, comme
en beaucoup d'autres choses, on acquiert la preuve que pour le Nègre la traversée qui
les conduit en Amérique est une véritable mort. L'excès des violences qu'ils
éprouvent, anéantit presqu'entièrement toutes leurs idées antérieures, efface le
souvenir de tous leurs intérêts : l'Amérique devient donc pour eux un monde nou-
veau ; ils y recommencent une nouvelle vie. L'influence de la religion catholique est
incontestable à cet égard ; elle est la consolatrice du Nègre ; ses ministres lui appa-
raissent toujours comme ses protecteurs naturels, et le sont en effet. D'un autre côté,
les formes extérieures de ce culte doivent doivent produire une impression irrésistible sur
l'esprit et sur l'imagination de l'Africain. On conçoit donc qu'au Brésil les Nègres
deviennent promptement de zélés chrétiens, et que tous les souvenirs de paganisme
s'effacent en eux ou leur deviennent odieux.

Il ne faut pas s'étonner si, dans les colonies des autres nations, les Nègres conservent
beaucoup de leurs premières idées, ou du moins s'ils n'y subsistuent rien de mieux.
Cette absence de progrès est remarquable surtout dans les colonies anglaises, où l'on
néglige, sans aucune espèce de conscience, l'éducation morals et religieuse des es-
claves, où les prêtres anglicans que l'on dit si éclairés, s'accoutument à peine à re-
garder les Nègres comme des hommes, et ne songent pas même à sacrifier une
seule des aisances de la vie pour descendre jusqu'à ces malheureux. Cela explique
aussi l'influence choquante et presqu'incroyable que les obeahs ou magiciens exercent
dans les colonies anglaises : on a eu l'occasion de remarquer aussi plusieurs traits
de cette influence à l'île d'Haïti à l'époque où l'on y faisait la guerre contre les Français.
Toutefois les Nègres du Brésil ne sont pas entièrement libres de ce genre de super-
stition. Les magiciens portent le nom de Mandingos ou Mandingueiros. On leur
croit entre autres la puissance de manier sans danger les serpens les plus venimeux,
et de préserver les autres personnes de l'effet de leur poison par leurs chants et leurs
conjurations. Ces conjurations, dit-on, font sortir les reptiles de leurs retraites,
et les rassemblent autour des Mandingos ; elles agissent encore sur d'autres êtres
venimeux ou malfaisans ; et cette espèce de magie domine surtout le serpent à son-
nette. Les enchanteurs ont coutume d'apprivoiser les serpens qui ne sont pas veni-
meux, et l'on regarde ces animaux comme doués d'une puissance surnaturelle. L'on
redoute principalement l'effet de ce que l'on appelle mandingua, sorte de talisman, au
moyen duquel le mandingueiro peut faire mourir d'une mort lente les personnes
qui l'ont effensé, ou celles auxquelles il a des raisons de nuire : il peut aussi s'en


[page 29]

servir pour les frapper d'un sort quelquonque. Cette mandingua consiste en un
grand nombre d'herbes, de racines et de terres ; il y entre de plus des ingrédiens du
règne animal. Le mélange s'opère sous l'empire de formules magiques ; on enve-
loppe ces maléfices, et on les place, soit dans le lit, soit sous le lit de la personne
à laquelle on en veut. On appelle aussi les enchantemens Feiticos, et les iniciés
Feiticeiros. Il y en a de plusieurs espèces ; par exemple, pour exiter l'amour et la
haine, etc., etc. Cette superstition n'est pas particulière aux Nègres, elle règne sur
toutes les classes du peuple : il serait difficile de dire si elle est d'origine africaine
ou européenne ; car, malgré son nom africain, ce talisman a la plus grande analogie
avec des idées qui sont fort répandues en Europe depuis les temps les plus anciens.
Néanmoins les Mandingueiros sont presque toujours des Nègres : la plupart d'entre
eux joignent à cette profession la danse de corde et les tours d'adresse ; ils y sont
fort habiles, et il leur faut très-peu de moyens pour produire des effets étonnans.
Quoique ces Mandinguos soient pour les Noirs un objet de haine et de crainte,
quoiqu'on ne les honore nullement, et que beaucoup de Nègres condamnent cette
superstition comme antichrétienne, ces hommes exercent souvent une influence
très-puissante sur ceux qui les environnent, au point qu'ils occasionnent quelquefois
des désordres sérieux et font même commettre des crimes. Pour rétablir le repos
et l'ordre dans le district, il n'y a bien souvent d'autre moyen que leur éloignement.

En général, les divertissements des Nègres amènent des querelles, qui sont d'autant
plus graves que rarement ils ont l'esprit dégagé des effets de l'ivresse, non-seulement
parce qu'ils boivent immodérément, mais encore parce qu'ils supportent fort mal la
boisson, et qu'il suffit d'une très-petite dose de cachaza, assez mauvaise espèce de
rhum, pour les enivrer complètement. Tout aussitôt les couteaux sont tirés, et rien
n'est plus ordinaires alors que les blessures graves et les meurtres. La punition de
ces crimes et d'autres de même importance est confiée à l'autorité publique ; mais
comme elle entraîne fréquemment pour le maître la perte d'un esclave, qui peut
subir le supplice de la perche, la déportation ou les travaux publics, il arrive assez
ordinairement que le maître fait tous les efforts imaginables pour arracher l'esclave
des mains de l'autorité, pour l'échanger ou le vendre furtivement, de manière à ce
qu'il s'en aille dans un pays éloigné. Il y a même des colons qui profitent volontiers de
ces occasions d'augmenter à bon compte le nombre de leurs esclaves, s'en reposant sur
leur fermeté et sur leur courage personnel, du soin de contenir de pareils hommes.
Il en résulte qu'il y a des plantations où l'on voit un assez bon nombre de Nègres
dont chacun peut-être a mérité la mort, sans que cependant les autorités s'en


[page 30]

soucient beaucoup, tant que le propriétaire croit pouvoir les gouverner. Toutefois
ce sont de rares exceptions, et les colons qui font de pareilles entreprises, sont pour la
plupart des hommes célèbres ou plutôt décriés par leur violence et leur audace.
Il est d'autres circonstances, au contraire, où les propriétaires abandonnent à l'auto-
rité publique la punition de leurs esclaves ; cela arrive dans les cas ou elle n'inter-
viendrait pas sans en être requise : par exemple, quand l'esclave a commis une
contravention ou un vol de quelque importance. Le maître l'envoie alors au village
ou à la ville voisine chez le Juiz ordinario, qui lui fait administrer dans la prison
publique cent ou deux cents coups, selon le nombre réclamé par le maître ; ou bien
on l'enferme autant qu'il plaît à ce maître, lequel paie les frais de la peine, qui sont
proportionnés dans la taxe du nombre de coups que le Nègre à reçus, où à la durée
de son emprisonnement. Quand il s'agit de fautes graves, ces punitions sont toujours
infligées avec une sorte de solennité en place publique, et en la présence des esclaves
des plantations voisines. Dans les villes elles ont lieu au milieu d'un grand concours
de tous les Nègres qui se trouvent dans les rues.

La fuite des esclaves est, comme on peut bien le penser, ce qui fournit le plus
d'occasions à de pareilles scènes. Ordinairement ils ne s'évadent que de chez les
propriétaires qui les traitent fort mal ; toutefois les traitemens les plus doux n'em-
pêchent pas ces évasions, car l'amour de la liberté est toujours très-puissant sur le
Nègre, et il n'y faut parfois qu'une très-petite cause pour lui faire prendre une réso-
lution précipitée : mais le repentir parle bientôt, et ramène souvent le fugitif chez
un ami de son maître ; il en obtient une lettre das laquelle on implore la grâce
de celui qui rentre volontairement au logis. Quand les esclaves possèdent de quoi
racheter leur liberté, et que cependant on la leur refuse, ils profitent ordinairement
de la première occasion de s'évader, et il est fort difficile de d'assurer d'eux.

On pourrait croire que dans un pays comme le Brésil, il doit être presque
impossible de ressaisir un Nègre fugitif : cependant il arrive bien rarement
que l'esclave échappé ne soit promptement repris. On doit cette facilité avec
laquelle on s'en remet en possession à l'institution des Capitaes do Matto. Ce
sont des Nègres libres qui jouissent d'un traitement fixe, et qui sont chargés de
parcourir leurs districts de temps à autre, afin de s'emparer de la personne de
tout Nègre errant, et de le reconduire à son maître, ou, s'ils ne le connaissent
pas, à la prison la plus voisine. la capture est ensuite annoncée par une affiche
apposée à la porte de l'église, et le propriétaire est bientôt trouvé. Souvent ces Ca-
pitaes do Matto se servent pour leurs recherches de grands chiens qui sont dressés


[page 31]

à cet usage. Les Nègres ont d'ailleurs à redouter les Indiens et la faim ; aussi ne se
déterminent-ils guères à pénétrer fort avant dans l'intérieur du pays ni à se perdre
dans les forêts. Ils se tiennent donc presque toujours dans le voisinage des lieux habités :
or, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'ils sont fugitifs, soit parce qu'on les connaît,
soit par cela même qu'on ne les connaît pas ; enfin c'est précisément parce que le
nombre des habitans est fort petit que ces évasions réussissent si rarement, bien qu'au
premier aperçu cette circonstance semble devoir les favoriser. La punition d'un es-
clave fugitif est entièrement abandonnée à l'arbitraire du maître.

Quelquefois plusieurs Nègres s'évadent ensemble et parviennent à se procurer
des armes à feu : alors ils peuvent réussir à trouver un asile dans l'intérieur des
bois, à se nourrir de la chasse et à se défendre contre les Indiens. assez fréquem-
ment, ces hommes, appellés Nègres des bois (Negros do Matto ou Cajambolas ) se
forment en troupes plus nombreuses, exercent le brigandage sur les grands chemins
et attaquent les voyageurs isolés, les tropas, les caravanes ou les plantations qui font
le commerce de l'intérieur avec la côte. De nos jours il est rarement arrivé que ces
Nègres des bois aient causé des inquiétudes sérieuses, comme celles qu'inspirent dans
les colonies anglaises les Maroons [3]. Les insurrections de Nègres ont été également
rares au Brésil et n'y ont jamais eu une grande importance.

Il est un fait remarquable dans l'histoire des Nègres du Brésil : c'est la fondation
de la ville de Palmares au milieu du dix-septième siècle. Cent ans auparavant quel-
ques troupes nombreuses de Nègres fugitifs s'étaient réunis aux environs de Porto-
Calvo, dans la province de Pernambuco, et y avaient formé un établissement ; mais
ils furent bientôt repoussés par les Hollandais, qui occupaient alors Pernambuco. Cela
n'empêcha pas qu'en 1650 il ne s'élevât encore dans la même contrée un établissement
de Nègres fugitifs sous le nom de Palmares. Ils enlevèrent toutes les femmes dont
ils purent s'emparer, soit qu'elles fussent blanches soit qu'elles fussent de couleur,
et bientôt leur nombre s'accrut tellement que les colons des provinces voisines jugèrent
plus prudent de traiter avec eux pour se préserver de leurs rapines, que d'avoir recours
à la violence pour les expulser. De la sorte ces Nègres parvinrent à se procurer des
armes et d'autres marchandises d'Europe en échange des produits des forêts et de
leurs propres plantations, et peu à peu l'agriculture et l'industrie vinrent remplacer
un genre de vie consacré au brigandage. Après la mort de Hombé, leur premier chef,
ils s'organisèrent en royaume électif. Leur religion était un mélange de christianisme
et de leur ancien fétichisme. Après cinquante ans d'existence la population de Pal-
mares s'était accrue jusqu'au nombre de 20,000 habitans. Un abbatis protégeait la


[page 32]

ville, dont le pourtour était fort vaste, les maisons étaient disséminées et entourées
chacune des plantations du propriétaire. Ces progrès excitèrent enfin les inquiétudes
du gouvernement portugais. En 1696 les gouverneurs généraux de Bahia et de Per-
nambuco, Joao de Lancastro et Gaetano Mello, se réunirent pour faire de concert
une expédition contre Palmares. Une armée de 1000 hommes attaqua la ville, mais
elle manquait d'artillerie et fut repoussée. On ne réussit à battre les Nègres que quand
il fut arrivé des renforts et de la grosse artillerie. La ville fut prise et détruite ;
on réduisit en esclavage les femmes, les enfans et tout ce qui avait pu échapper au
carnage du champ de bataille. Le chef des Nègres et ses compagnons préférèrent la
mort à l'esclavage : ils se précipitèrent tous du sommet d'une roche qui s'élevait
au dessus de leur ville.


Notes de l'éditeur internet

[1] Le texte de l'édition originale porte Zandu, erreur manifeste que nous
avons corrigée.[retour]

[2] Voir le passage correspondant en allemand.
Le passage qui suit est probablement une interpolation du rédacteur, le publiciste Victor-Aimé Huber, qui affirme dans ses mémoires avoir travaillé avec Rugendas à la rédaction des textes du Voyage Pittoresque dans le Brésil, ou du traducteur Golbery à la demande l'éditeur, Godefroy Engelmann, afin de présenter, dans la même livraison, une explication de la planche 4.19 "Fête de Sainte Rosalie, patronne des Nègres", qui montre un défilé de roi Congo pour la fête du Rosaire. Une autre version, par ailleurs identique, publiée en 1860 reprend à "En général, les divertissements des Nègres amènent des querelles"..., à p. 29. Après une longue citation de Koster sur l'élection du Roi Congo, ce que nous pensons être une interpolation comprend une dissertation sur les mandigueiros, qui se trouve dans la version publiée en 1860 à la fin de la section, après le développement à propos de Palmares; elle ne correspond, parmi les planches du Voyage Pittoresque dans le Brésil, à aucune planche, tandis que la planche 4.20 "Enterrement d'un Nègre, à Bahia" ne répond que par raccroc à ce qui est dit de la religion catholique, à plusieurs reprises dans l'ensemble du texte. Le problème de l'éditeur était de constituer des livraisons de 5 planches avec un cahier de texte en rapport. Si l'on examine quelles planches illustrent le mieux chacune des parties du texte, on trouve successivement 4.16 "Danse Batuca"; 4.17 "Danse Lundu" (parmi les Nègres); 3.18 "Danse Lundu" (parmi les Européens); 4.18 "Jogar Capoeira ou la danse de la guerre" et 1.27 "San-Salvador" dont il est surtout question ici; 4.19 "Fête de Sainte Rosalie, patronne des Nègres" 4.15 "Punitions publiques", qui ne correspond à aucun autre endroit du texte, 2.11 "Capitao de Matto" (même remarque). Il y a là trop de planches par rapport au schéma de publication; il fallut en insérer ailleurs.
Voir RUGENDAS, Johann Moritz, "Bilder und Skizzen aus Brasilien -- Aus den hinterlessen Papieren des verstorbenen Malers mitgeheit von G.M. Kletke" ("Images et Croquis du Brésil -- D'après les papiers laissés par le défunt peintre, communiqués par G.M. Kletke"), Neues Hausbuch (VI), Augsbourg 1860. Nous nous référons à la traduction portugaise de Clemente Maria da Silva Nigra parue dans la Revista do Patrimônio Histórico e Artístico Nacional, No. 13, Rio de Janeiro:MEC, 1956, p.17-84. Selon la même source, un microfilm de l'édition originale existe à l'Université de Harvard. [retour]

[3] L'édition originale marque Maroous, erreur typographique manifeste. [retour]


haut de page -- notice -- Images -- début du texte
Retour à la liste chronologique de documents historiques


Lucia Palmares & Pol Briand
3, rue de la Palestine 75019 Paris
Tel. : (33) 1 4239 6436
Email : polbrian@wanadoo.fr

Association de Capoeira Palmares de Paris