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traduction française par Pol Briand
révision le 16 dec 2004

Une femme dans la capoeira: Claudivina Pau-de-Barraca

timbre Lucia
par Lúcia Palmares.

Il n'y a pas tant d'années, le peu de femmes qui osaient se mêler de capoeira étaient rejetées par les hommes, qui voyaient en cela une intrusion dans leur territoire réservé. Ce qui n'empêcha pas certaines d'aller de l'avant, dans la capoeira comme dans tant d'autres secteurs de domination masculine. Comme vous pourrez le lire dans ce souvenir de Lúcia Palmares. Lisez l'original portugais en laissant la souris sur les noms propres traduits: exemple.

Madame Valdelice habitait tout près de notre petite maison, à la Chapelle-Saint-Gaëtan, une banlieue proche de Salvador. Maman et Madame Valdelice étaient des dames discrètes qui n'aimaient pas faire d'histoires ; elles allaient à l'église évangélique, et il arrivait qu'en chemin, Madame Valdelice dise :

-- Ah, Madame Damienne, avec Vina, y a pas moyen, c'est l'mouton noir de la famille.

Maman ne demandait pas pourquoi, et moi, je n'imaginais pas ce que pouvait être ce mouton noir. Il n'y avait pas de moutons à la Chapelle-Saint-Gaëtan, et quand Claudivina venait rendre visite à sa soeur, je ne voyais qu'une négresse aux cheveux courts bien tirés derrière la tête, habillée bien-comme-il-faut, comme on dit par là bas, rien qui explique ce que c'était, mouton noir. Maman disait seulement que ça n'était pas bien, et les enfants oublient vite les choses des grands. Vina n'avait rien de spécial, à part la taille, dans les un mètre quatre-vingt-dix, une demi-tête de plus que sa soeur.

En 1963, si je calcule bien, j'ai quitté la petite maison de pisé dans la pente de la Chapelle-Saint-Gaëtan et notre papayer pour une vie bien meilleure dans le quartier plat de Uruguay. Ma tante Julienne, soeur jumelle de Maman, est devenue ma Mère, et je suis allée habiter au 39, rue du Conseiller-Abreu avec mes parents adoptifs. Il n'a pas fallu longtemps avant que j'entende parler d'une certaine Piquet-de-Tente, turbulente et perturbatrice; on la voyait souvent parmi les marchands de légumes et tous les vendeurs à pied qui avaient de la clientèle dans le quartier. Ce qui m'étonnait, c'est qu'elle chaussait des bottes militaires, se coiffait d'une casquette à moitié de travers, et s'habillait d'une salopette ou d'un bermuda. Pas de jupe. Les ados qui poussaient le ballon arrêtaient de jouer pour la voir passer en se balançant comme si elle marchait derriè une musique; même par dessus le vacarme des autobus et des voitures, même au milieu des cris des enfants qui jouaient dans les trous remplis d'eau au milieu de la rue, sa grosse voix attirait aux fenêtres et aux portes. Et la première fois que j'ai couru moi aussi pour voir, j'ai reconnu Vina.

Elle souriait à tout le monde et disait des blagues parfois pimentées.

-- Quel mauvais exemple pour les jeunes filles!

disaient les vieux. Mais Vina s'en moquait. Elle tirait les journaux d'un sac aussi bleu que sa salopette, et faisait ses livraisons tranquillement. Elle réparait les voitures et aussi les maisons, elle vendait des glaces; elle sortait dans la rue à n'importe quelle heure et entrait dans l'estaminet pour jouer aux dominos. C'étaient des choses qu'une honnête femme ne pensait même pas à faire, dans notre Nordeste. Piquet-de-Tente faisait parler d'elle.

-- Faut pas r'garder cett' femme! La femme mâle offense le regard de Dieu. Sûrement elle a fait un pacte avec le Malin.

Ma Mère était une femme courageuse et déterminée; mais même ainsi, je crois bien qu'elle pensait que Piquet-de-Tente était un démon à figure humaine. Vina s'amusait de tout ce qu'on disait, et criait parfois en passant

-- Surveillez vos filles, Mesdames, elles me regardent...

et elle suivait son chemin, presque toujours gaie, et toujours prête pour les épreuves de la dure vie qu'elle avait.

Ma Mère était ialorixá dans le quartier d'Uruguay. Un jour en allant chez sa fille-de-saint Leleta, on entend dans la rue de Palestine la grosse voix de Vina par dessus d'autres voix, exaltées, qui venaient de l'impasse où elle habitait. On s'arrête pour voir, et voilà quatre types qui en sortent en courant comme des lièvres suivis par Vina armée d'un fort bâton, les traitant de ces noms que les hommes du Nordeste n'aiment pas entendre. Il y avait souvent du bruit dans le coin, mais quand même, les bagarres de Vina avec des hommes attiraient l'attention: il arrive d'un coup plein de monde pour voir les quatre humiliés s'enfuir la queue entre les jambes. Là-dessus Vina rentre chez elle dans l'impasse en insultant toute l'assistance. Comme toujours, la police arrive après la bagarre. Je me demande si Vina avait des amis dans la police. Autant que je sache, ils ne l'ont jamais arrêtée.

Vina se disait femme et bien femme. C'était pas une gouine, comme elle disait sans craindre d'ouvrir la bouche, et je n'ai jamais entendu quiconque le dire, mais un homme, pour vivre avec Piquet-de-Tente, il avait intérêt à faire la poule, vu que le coq, c'était elle. Et quelquefois, c'était trop difficile, et il y avait des scènes.

Le temps passait. À quatorze ans, je ne disais rien, de peur de prendre une torgnole de ma Mère, mais au fond, je l'admirais, cette femme-là. J'avais vraiment envie d'être courageuse et sans peur, comme elle. Je crois qu'un paquet de mes copines avaient des pensées admiratives pour Vina, et comme moi n'osaient rien dire. Une femme qui ne mâchait pas ses mots, qui ne rentrait pas à la maison avec une querelle mal vidée en travers de la gorge, même avec un homme! Et les femmes? Elles n'osaient même pas lui dire une parole blessante sérieusement; elles pouvaient plaisanter, mais de ça, elle s'en fichait. C'était comme si elle s'était sentie toute puissante devant le tout-petit monde où vivaient les femmes du coin à cette époque.

Un samedi d'été, ma Mère me dit :

-- Va dire à Miuda qu'elle vienne lundi pour l'Ingorossí, pitite, vas-y toute seule et sans traîner!

Ma Mère ne demandait pas, elle donnait des ordres. Madame Miuda habitait du côté de Saint-Dominique au bout de la rue Régis Pacheco. Vas toute seule, c'était pour y aller sans mon frère adoptif Zeph, qui était un peu fêlé de la cafetière, et qui me tirait sans arrêt par le bras pour sortir du parcours. Mais Zeph avait entendu, alors il se glisse dehors, et il court m'attendre au coin, comme d'habitude.

Une fois arrivés, et le message donné, la Place-du-Réservoir n'était pas loin. Ils venaient de l'améliorer, on allait faire l'inauguration le soir même. Sauf qu'à Salvador, les fêtes commencent de bonne heure, quand ce n'est pas la veille. Et voilà Zé, qui le savait bien, qui dit :

-- Allez Lucette, on va voir comment c'est le Réservoir après les travaux!

-- Pour me faire corriger par ma Mère ? Pas question!

Mais il insistait en riant – il riait tout le temps, le pauvre Zeph; :

-- Viens, Lúcia, on va à la Place-de Réservoir!

J'étais curieuse de voir comment était devenu la Place-du-Réservoir, et je finis par écouter Zeph l'idiot.

La Place-du-Réservoir était toute fraîche, toute belle, avec pas mal de gens qui traînaient de ci, de là sur les trottoirs neufs ou le goudron neuf encore interdit aux voitures. La musique qui sortait des haut-parleurs mettait déjà l'ambiance, et une estrade attendait les politiciens pour leur discours. Et on reste à traîner chacun de son côté sur la place. C'était déjà la fin d'après-midi, et le pré-Carnaval qui allait avoir lieu la nuit promettait d'être bien animé. Aussi bien, à Salvador tout est gai et animé, et on fait une fête de presque tout. Ceci dit, je pensais quand même à rentrer à la maison, vu que je n'avais aucune envie de prendre des coups. Je cherche Zeph, il me trouve en premier, il était tout excité. Il me traîne pour voir une ronde de capoeira, mais son excitation, ça n'était pas à cause de la capoeira :

-- Viens Lucette, Vina va jouer la capoeira, on va voir.

A cette époque, je ne savais rien de la capoeira, sinon que dans les fêtes de rue, comme celle de l'église du Bon-Départ ou le Lavage de l'Église de Bonfim, quand j'étais curieuse de voir ce qu'il y avait au milieu des rondes qui se formaient sur les places, ma Mère me tirait par le bras en disant

-- C't' un'affaire de vauriens, c't'un passe-temps de voleurs et de vagabonds.

Donc cet après-midi là sur la Place du Réservoir j'étais trop curieuse de voir Vina faire une chose aussi interdite que la capoeira pour me souvenir des coups de rotin que je pourrais prendre si on rentrait en retard. Je me laisse prendre en remorque, et à force de pousser et de bousculer, Zeph réussit à m'amener au bord de la ronde. C'était la première fois que j'en voyais une de près. Il y avait plus de vingt hommes, debout avec leurs berimbaus, tambourins et agogô, tous pleins d'énergie, joyeux et vêtus comme tout le monde. Mais j'étais surtout curieuse de Vina. Elle était debout au bord de la ronde, à frapper dans ses mains, en chemise à carreaux bleus et jeans Far-West. Elle avait mis un grand chapeau de paille, il n'y avait qu'elle comme ça. Vina aimait apparaître.

On peut en être sûr, les autres la surveillaient du coin de l'oeil. Les hommes n'aimaient pas ses défis perpétuels. Vina avait un nom respecté, plus que celui de beaucoup de ceux qui se trouvaient là. On se doute bien que quelques uns d'entre eux avaient grande envie d'éteindre cette arrogance, cette audace de femme qui joue de la capoeira et frappe des hommes. Aujourd'hui je vois bien qu'il n'y avait pas de meilleure occasion pour la remettre à sa place, pour lui faire comprendre qu'elle envahissait un territoire qui ne lui appartenait pas.

Bon, Vina entre pour jouer avec un nègre de la même taille qu'elle, un balancement par ci, une godille par là, et la voilà qui ramasse un téléphone, qui est un coup de capoeira donné violemment sur les deux oreilles. Une faux-pas de sa part, pour sûr ; et voilà Piquet-de-Tente qui dégringole de ses presque deux mètres devant tout le monde, et finit par terre, inconsciente. Et les capoeiristes de la traîner hors de la ronde, sûrement pour l'emmener à l'hôpital. La ronde continuait, mais je ne reste pas pour voir, je prends vite fait le chemin de la maison, vu que je n'avais pas la permission d'être là. Et sur le chemin, Zeph, qui vivait en riant, riait plus encore, et me tirait le bras en disant

--T'as vu Lucette, t'as vu cette Vina...

Ah oui, j'avais vu. J'étais d'une certaine façon triste. Mais malgré tout je l'admirais quand même.

Je crois aujourd'hui qu'elle ne devait pas être en pleine forme cet après-midi là; ou sinon, elle devait être brûlée par un des nombreux ennemis cachés qui l'entouraient, et je sais que les énergies étaient dirigées contre elles. Mais c'était une femme impétueuse et téméraire. Elle ignorait la peur, et peut-être elle n'a pas résisté aux rythmes insistants du berimbau. Je sais aussi que ce téléphone qui l'a jetée à terre était n'était pas grand chose par rapport à la force qu'elle avait. Je ne l'ai jamais oubliée. Trois ans après, je suis entrée dans la capoeira, d'abord en cachette de ma Mère. J'étais pleine de craintes, mais déterminée à rester et à connaître, sans oublier que ce sont des femmes à la tête haute, comme Claudivina Piquet-de-Tente, qui, sans avoir la réputation de guerrières comme Rose Palmier ou Marie Douze-Hommes, réussissent à changer la façon de penser des autres.

Je parle de celles-là parce qu'il est question de capoeira. J'ai connu les difficultés que les femmes affrontent, dans les regards, les agressions verbales et les insultes, autant que dans le jeu de capoeira ou de batuque, pour avoir eu l'audace d'entrer dans ce monde sacré des hommes. Je sais qu'à toutes les époque des femmes exceptionnelles se sont détachées pour la postérité grâce à leur obstination à rentrer dans plusieurs autres secteurs de la vie; et que c'est grâce à ces femmes héroïques que nous autres femmes occupons aujourd'hui une position bien meilleure dans la société en général.

Paris, 4 décembre 2004.


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